Que signifie rêver de la mort de ceux que l’on aime ?
« Qu’est-ce que rêver, qu’est-ce que cette puissante et passagère vision qu’autorise le sommeil… ? Le rêve ignore le néant. »
Jean-Bertrand Pontalis. La traversée des ombres
Les rêves typiques : une énigme partagée
Au terme du chapitre V de L’Interprétation du rêve, Sigmund Freud isole une série de formations oniriques qu’il désigne comme « rêves typiques ». Il s’agit, écrit-il, de rêves « que presque tout le monde a faits de la même manière, et dont nous avons coutume d’admettre qu’ils ont aussi le même sens chez tout le monde »[1]. Il en distingue principalement trois : les rêves de nudité, les rêves d’examen, et enfin les rêves de mort de personnes chères. Dès lors, rêver de la disparition d’un parent, d’un enfant ou d’un proche confronte le sujet à une expérience de division particulièrement aiguë. En effet, ce type de rêve semble entrer en contradiction directe avec ce que l’on appelle la piété filiale, qui est et reste intangible.
Par exemple, un patient dit en séance : « J’ai rêvé que ma mère mourait… et au réveil, j’étais horrifié. Je l’adore, je ne comprends pas. » Ainsi, ce type de rêve confronte le sujet à une division : comment peut-on aimer profondément sa mère et en même temps rêver de sa disparition ?
Le rêve comme accomplissement de désir : un paradoxe clinique
La thèse freudienne postule que le rêve serait la réalisation (déguisée) d’un désir (refoulé). Or, les rêves de mort de personnes chères posent problème à l’intérieur de la théorie, car il est malgré tout difficile de concevoir qu’un tel rêve puisse être l’expression d’un désir. Cependant, Freud n’en disconvient pas et le dit clairement : « …il n’existe aucun désir dont nous nous sentons plus éloignés ; nous estimons que désirer cela : « ne pourrait pas nous venir à l’esprit, pas même en rêve. »[2] Néanmoins, le contenu choquant — la mort d’un proche encore vivant — ne signifie pas que le rêveur souhaite actuellement sa mort ; il précise qu’il : « leur a souhaité – à un moment donné quelconque de l’enfance – de mourir. »[3]
Dès lors, à quoi peut bien correspondre, ce vœu de mort inconscient ?
Un exemple clinique permet un premier éclairage : Un homme, très investi auprès de son père vieillissant, rêve à plusieurs reprises de sa mort. En séance, il associe d’abord à une peur de le perdre. Mais progressivement, émergent d’autres éléments : dans son enfance, il vivait son père comme autoritaire, écrasant. Ainsi, le rêve apparaît alors comme la mise en scène — déguisée — d’un souhait ancien de « se libérer » de cette figure écrasante. Dès lors, le contenu manifeste du rêve (la mort du père) masque un désir latent : celui d’autonomie.
Le « petit Œdipe » au travail
Selon Freud, les rêves typiques de mort de parents trouvent leur source dans le complexe d’Œdipe. Il y voit la matrice des conflits affectifs fondamentaux. Il écrit : « Le roi Œdipe, qui a tué son père Laïos et épousé sa mère Jocaste, n’est que l’accomplissement d’un désir de notre enfance »[4] Il ajoute : « Tel Œdipe nous vivons dans l’ignorance des désirs en nous qui offensent la morale et que la nature nous a imposés, et une fois qu’ils ont été dévoilés nous aimerions bien tous détourner nos regards de ces scènes de notre enfance »[5]. Ainsi, il n’est pas rare que des enfants souhaitent la mort de leurs parents. Ces souhaits, profondément refoulés, subsistent néanmoins dans l’inconscient et peuvent réapparaître dans le rêve. Ce point est crucial pour comprendre le conflit avec la piété filiale. En effet, celle-ci, en tant qu’exigence morale intériorisée, interdit toute hostilité envers les parents. Elle participe à la formation du surmoi, lequel condamne ces désirs. Le rêve devient alors un compromis : il permet leur expression tout en maintenant leur méconnaissance.
Ainsi, la culpabilité ressentie au réveil illustre cette tension. Pour autant, elle n’est nullement la preuve d’un désir conscient, mais bien l’effet du jugement du surmoi sur une production inconsciente.
Une patiente raconte : « J’ai rêvé que ma mère disparaissait, et que je restais seule avec mon père… c’était bizarrement apaisant. » Ce rêve, loin de signifier un rejet conscient de la mère, rejoue une configuration infantile où la mère pouvait être vécue comme rivale dans la quête d’attention envers le père. Le rêve permet ici une satisfaction symbolique d’un désir interdit, tout en maintenant son refoulement.
Surmoi et culpabilité : une réaction attendue
Dans Le Moi et le Ça, Freud décrit le surmoi comme une instance sévère : « Le surmoi peut devenir extrêmement dur et cruel à l’égard du moi. »[6] Cette cruauté se manifeste dans la culpabilité qui suit les rêves de mort. En effet, le sujet se sent coupable sans avoir agi. Fort heureusement, cette culpabilité est liée à un désir inconscient, et non à un acte réel. Elle témoigne du conflit entre les différentes instances psychiques. Le rêve apparaît ainsi comme un espace de compromis : il permet une satisfaction partielle du désir, tout en déclenchant une réaction défensive. Cela se vérifie cliniquement : plus le rêve touche un objet d’amour intense, plus la culpabilité est forte. Un patient dira : « Je me sens comme un monstre d’avoir rêvé ça. » Or, cette culpabilité ne prouve pas un désir conscient ; elle est précisément le signe du conflit entre désir inconscient et interdits intériorisés.
Fratrie : rivalité et traces persistantes
Quant aux rêves de mort des frères et sœurs, ils s’expliquent par l’égoïsme infantile et renvoient à la rivalité fraternelle, laquelle ressent la naissance d’un cadet comme un concurrent gênant. A ce propos, Freud évoque des « motions de haine très vives.
»[7] qui, bien que refoulées, persistent dans l’inconscient. Il ne s’arrête pas là et précise que « …dans la vie d’âme ce qui est passé peut- être conservé et ne doit pas être nécessairement détruit. »[8] Ainsi, le rêve constitue en quelque sorte, un lieu privilégié de réactivation des motions refoulées. Rêver la mort d’un frère ou d’une sœur exprime la suppression du rival, mais sous une forme déformée qui échappe à la censure. Cette dimension montre que l’amour familial est souvent traversé par une conflictualité. Loin d’être accidentelle, cette ambivalence est structurale.
Un patient, devenu adulte, rêve que son petit frère meurt dans un accident. Il est bouleversé. En séance, il se souvient d’une phrase entendue enfant : « Quand il est né, j’ai dit à ma mère que je voulais qu’elle le jette au vide- ordures. » Ce souvenir, d’abord raconté sur un mode anecdotique, prend une autre teneur à la lumière du rêve. Celui-ci réactive une ancienne rivalité, où le nouveau-né représentait un intrus venant menacer une position privilégiée. Comme le souligne Freud, rien ne disparaît dans la vie psychique : ces motions infantiles persistent et trouvent dans le rêve un mode d’expression.
Rêver la mort de ses enfants : une ambivalence difficile à penser
Les rêves de mort des enfants mettent en jeu une ambivalence encore plus difficile à admettre. Freud insiste pourtant sur le fait que « les motions de haine ne sont jamais absentes des relations les plus tendres »[9] Ces rêves peuvent exprimer des désirs refoulés liés à la contrainte parentale, mais aussi des processus identificatoires. En effet, l’enfant peut représenter une part du sujet lui-même, et sa mort peut ainsi symboliser une transformation interne. De plus, ils peuvent traduire une angoisse déplacée : la peur de sa propre mort est projetée sur l’enfant. Le rêve permet ainsi une élaboration indirecte de cette angoisse.
Ces rêves sont souvent les plus culpabilisants. Une mère consulte après avoir rêvé que son enfant tombait d’un balcon. Elle est envahie par l’angoisse et la honte. Pourtant, en explorant le contexte, apparaît une fatigue extrême ainsi qu’un sentiment d’enfermement dans son rôle maternel. D’autant que cette femme a pensé à avorter car, à cette époque, elle avait perdu son emploi et les finances du couple étaient chaotiques.
Lecture lacanienne : la mort comme signifiant
La lecture lacanienne de ces rêves typiques permet de déplacer la perspective freudienne en insistant sur la dimension du langage et du symbolique. Pour Lacan, « le désir de l’homme est le désir de l’Autre. »[10] Ainsi, les rêves de mort des proches ne doivent donc pas être compris uniquement comme l’expression d’un désir individuel, mais comme inscrits dans une structure relationnelle. La mort, dans le rêve, n’est pas seulement un événement imaginaire mais un signifiant : elle a une fonction symbolique. Comme le souligne Sigmund Freud, « l’inconscient ne connaît pas la mort » ; dès lors, elle peut signifier une séparation, une coupure dans le lien à l’Autre, ou encore une tentative de se dégager d’une position subjective aliénante. Prenons un exemple : Une femme rêve de la mort de sa mère au moment où elle s’apprête à déménager loin d’elle. Le rêve surgit au moment d’une séparation réelle. Ici, la mort ne signifie pas un souhait de disparition, mais une coupure symbolique : se détacher de l’Autre maternel pour exister comme sujet. La mort devient alors un opérateur de séparation.
Au final, la lecture freudienne montre que ces rêves expriment des désirs refoulés, hérités de l’enfance et structurés par les conflits œdipiens et fraternels. Ainsi, dans l’inconscient, rien ne se perd, rien ne s’oublie, tout se transforme. Ils ne doivent pas être interprétés comme des aveux, mais bien comme des formations complexes, où se nouent désir, loi et langage. En sommes, ils révèlent moins une vérité morale qu’une vérité subjective : celle d’un sujet divisé, traversé par des forces contradictoires, et toujours en quête de sa propre position dans le champ de l’Autre.
1 S. Freud, L’interprétation du rêve, Ed Seuil, Paris, 2010, p.281.
2 Ibid,
3 Ibid, p. 290
4 Ibid, p. 304
5 Ibid, p.305
6 S. Freud, Le moi et le ça, Ed PUF, 1973, p. 62.
7 S. Freud, Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, PUF, 1984, p. 123.
8 S. Freud, Le malaise dans la culture, Ed PUF, 1995, p.13
9 S. Freud, Pulsions et destins des pulsions, Ed PUF, 1988, p. 58.
10 Jacques Lacan, Écrits, Ed Seuil, 1973, p. 62.

