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Toujours mieux, jamais assez
ou l’idéal sur les réseaux sociaux

« La maladie d’idéalité » est universellement répandue :
si nous n’en mourons pas tous, nous en sommes tous frappés ».

Janine Chasseguet-Smirguel in La maladie d’idéalité.
Essai psychanalytique sur l’idéal du moi.

Le banquet des apparences

TikTok, Instagram, X, YouTube, Facebook, Snapchat, Twitch… Les réseaux sociaux font partie de notre monde contemporain, où chacun peut s’exprimer, communiquer, partager des informations, consommer ou encore commenter l’actualité et, last but not least, se montrer. Cette bulle numérique nous plonge dans un espace où nos existences passent par la visibilité et l’exposition de soi. Aujourd’hui, « être vu » équivaut à « être reconnu ». On se montre, on se mesure, on se compare. Par exemple, cette belle influenceuse à la peau si lisse, qui vante sur son compte Instagram les bienfaits d’une crème au pouvoir miraculeux : si j’achète cette crème, je vais peut-être pouvoir lui ressembler et augmenter mon pouvoir de séduction. Or, l’illusion du « bonheur numérique »(1) que véhiculent certains réseaux sociaux s’infiltre dans chaque image et prend la forme d’une exigence interne, poussant à vouloir être « mieux », « plus », « autrement », alors même que l’on a tendance à se sentir « insuffisant », « pas assez », « trop » ou « moins ».

Ainsi, cette angoisse d’insuffisance peut entamer l’estime de soi jusqu’à produire une forme d’irréalité où exister devient synonyme de se montrer, et la vie intérieure s’efface derrière la performance visible. « Devenir la meilleure version de soi-même » : voilà le nouveau slogan que vendent — et vantent — les vendeurs d’illusions. Or, il s’avère que cette exposition de soi permanente n’est pas sans conséquence sur la vie psychique.

Les réseaux sociaux valorisent la mise en scène d’un idéal de vie fait de beauté, de jeunesse, de performance et de consommation. Confronté à cet univers idéalisé, le sujet tente de se conformer à un modèle qui le dépasse, l’évalue et, bien souvent, l’éprouve douloureusement. Il ne faut pas s’y tromper : ce « bonheur » exhibé relève le plus souvent d’une performance, soigneusement construite à coup d’images esthétiques et hédonistes. Or, cette mise en scène peut attiser l’envie et parfois la haine chez ceux qui se vivent comme exclus de cette vaste foire aux jouissances.

La naissance de l’idéal : du moi réel à l’idéal du moi

Freud, dans Pour introduire le narcissisme (1914), distingue deux formes d’amour de soi :

  • Le narcissisme primaire, état originel où l’enfant s’aime pleinement, avant toute séparation d’avec le monde ;
  • Le narcissisme secondaire, qui naît quand cet amour se réinvestit dans une image de soi façonnée par le regard de l’Autre, ou par ce qu’on y met.

C’est de ce second mouvement que surgit l’idéal du moi, instance critique et exigeante, héritée du désir parental et des normes sociales. Autrefois, cet idéal se construisait dans la sphère intime — au contact de la famille, de la culture, des institutions.

Aujourd’hui, il s’étend à l’échelle numérique donc planétaire ; ce qui fait que le modèle à atteindre n’est plus celui du père, du maître ou du héros antique, mais celui, démultiplié et sans visage, des figures visibles sur nos écrans. Les réseaux sociaux offrent ainsi un champ illimité à cette instance intérieure : chaque image devient un miroir potentiel, chaque profil une projection d’un idéal impossible à atteindre. De plus, les réseaux sociaux qui incitent à nous montrer n’encouragent t- ils pas le sujet à se comporter comme un petit ou un grand enfant qui a un besoin constant d’être regardé et félicité ? En postant des selfies, des photos de ses voyages ou des commentaires, le sujet ne recherche t- il pas la reconnaissance, la validation de l’autre ? Le nombre de « like » agit alors comme un shoot de dopamine, une gratification narcissique comparable à celle que le petit enfant recherche auprès de ses parents. Il s’avère que le sujet, étant incapable de renoncer à une satisfaction dont il a joui une fois, « ne veut pas se dessaisir de la perfection narcissique de son enfance » ; et « cherche à retrouver sous la forme nouvelle d’un Idéal du Moi cette perfection précoce qui lui a été arrachée… »(2) Ainsi, le sujet puise dans les « like », le nombre de vues ou de bons commentaires qu’il récolte, la confirmation de sa valeur ; comme si le sujet n’en avait jamais fini de courir après son ancienne perfection. Chaque absence de réaction comme un post ignoré, une story sans écho, réactive l’angoisse de ne pas être reconnu, aimé, validé. Le sujet est pris alors dans une oscillation douloureuse qui voit alterner une euphorie de la visibilité et la chute de l’estime de soi, quand le regard se détourne. Autant l’ « estime de soi » dépend des autres, autant le sujet peut contribuer à la mise en place d’un imaginaire de plus en plus contraignant, coercitif, intransigeant, qui n’est plus contrecarré par une parole bienveillante.

Une pathologie humaine

Nous sommes tous frappés par la « maladie d’idéalité »(3) d’autant plus que l’Idéal du Moi représente « une soif inaltérable de retrouver son unité perdue »(4) qui correspond au désir de reconquérir la toute-puissance narcissique infantile. « His majesty the baby » comme on le disait être jadis. Au contraire, la psychanalyse nous apprend que le moi ne peut jamais coïncider avec son idéal, qu’il y a toujours un reste, un manque, une part d’incomplétude constitutive au sujet. Or, les réseaux tendent de nier ce manque. Ils offrent l’illusion d’une maîtrise plus ou moins poussée de l’image, d’une version corrigée du moi. Ce déni conduit à une forme de solipsisme galopant où le sujet, obsédé par son reflet, favorisé par un monde engraissé d’images, ne se confronte plus réellement à l’altérité. Il ne parle plus à l’autre mais ne s’adresse plus qu’à son image. L’espace du lien devient alors une surface de projection narcissique. D’autant que le sujet retrouve une assise lorsqu’il accepte que son image soit toujours incomplète, que le regard de l’Autre ne puisse jamais dire entièrement qui il est.

Les réseaux sociaux sont le miroir contemporain de nos idéaux et de nos angoisses.
Pourquoi est-il si difficile de se soustraire à la contrainte de l’idéal ? Il semble que la logique véhiculée par ces réseaux façonne notre subjectivité à partir d’une uniformisation du bon goût consumériste comme les voyages, les restaurants où il s’agit de se montrer ou la nouvelle pièce de théâtre à ne pas manquer. En outre, ils exacerbent une confusion, dans laquelle le paraître prime souvent sur l’être.

Cela étant, il ne s’agit pas de fuir les réseaux, mais peut-être d’y habiter autrement — sans chercher à retrouver sa perfection perdue mais en acceptant le manque, en reconnaissant pour un sujet donné d’être animé par quelque chose de plus profond qui dépasse la seule recherche du « bien paraître ». Nous sommes, certes « des êtres regardés dans le spectacle du monde »(5), mais nous pouvons tout aussi bien choisir de ne pas participer à cet exhibitionnisme narcissique.

  1. Michel Stora, Réseau (A)sociaux, Ed Larousse, Paris, 2021.
  2. Sigmund Freud, Pour introduire le narcissisme, OCF.P, XII, Paris, Puf, p.236-238.
  3. Janine Chasseguet-Smirgel, La maladie d’idéalité. Essai psychanalytique de l’idéal du moi, Ed L’Harmattan, Paris,1999.
  4. Ibid
  5. Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 71.

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