« Les grands âges » photographies de Nikos Aliagas
« Mon visage est vraiment très abîmé.
Mes joues se sont creusées parce que j’ai maigri.
Mais j’ai dépassé le stade où l’on souffre de ne plus se ressembler.
Je suis indifférente à cette vieille dame
qui s’est installée à ma place dans les miroirs. »
Françoise Giroud,
Demain déjà.
« Les grands âges » photographies de Nikos Aliagas au Musée de l’Homme du 8 avril 2026 au 3 janvier 2027.
Une multiplicité de visages
Le Musée de l’Homme présente actuellement l’exposition « Les grands âges », une série de portraits en noir et blanc réalisés par Nikos Aliagas. Ces photographies dialoguent avec les travaux du biodémographe Samuel Pavard et invitent à porter un regard renouvelé sur une réalité universelle : l’expérience du vieillissement.
Jamais dans l’histoire les êtres humains n’ont vécu aussi longtemps. Pourtant, malgré cette avancée remarquable, la vieillesse demeure souvent difficile à regarder et suscite parfois davantage de malaise, voire de répugnance, que la mort elle même. Notre monde contemporain, qui valorise la jeunesse, la performance et l’efficacité, tend à marginaliser la personne âgée qui, privée progressivement de certaines prises sur le monde, peut éprouver un profond sentiment d’exil. L’exposition pose alors une question essentielle : comment regardons-nous aujourd’hui la vieillesse ? Que nous disent les corps vieillissants de notre rapport au temps, à la perte et à la finitude ?
Il n’existe pas une vieillesse mais des vieillesses. Chacun avance en âge selon son histoire, sa santé, ses ressources et sa manière d’habiter son existence. Pour certains, cette période est synonyme de liberté retrouvée ; pour d’autres, elle s’accompagne de solitude, de fragilité ou de dépendance.
La personne âgée ne se réduit jamais à son âge biologique. Derrière les années écoulées demeure un sujet traversé par toutes les étapes de son existence. L’enfant qu’il a été, l’adolescent qu’il fut et l’adulte qu’il est devenu continuent d’habiter sa vie psychique. Vieillir ne signifie pas effacer ces différentes dimensions de soi, mais les porter ensemble. C’est pourquoi le titre « Les grands âges » prend tout son sens : il souligne la diversité des trajectoires humaines et rappelle que chaque vieillissement constitue une expérience singulière et intime.
Les rides, écriture du temps
Les portraits de Nikos Aliagas accordent une place centrale aux visages. Ils racontent une histoire et fonctionnent comme un palimpseste où le temps a inscrit les joies, les deuils, les amitiés, les amours. Dans nos sociétés contemporaines, les rides sont souvent perçues comme des imperfections. Les industries cosmétiques et les réseaux sociaux entretiennent l’illusion qu’il serait possible de suspendre le temps. Pourtant, les photographies de l’exposition invitent à adopter un regard différent : elles montrent que les traces du vieillissement témoignent d’une vie traversée et non d’un simple déclin.
Elles nous rappellent une réalité fondamentale : nous sommes des êtres inscrits dans le temps. Celui-ci transforme notre apparence, modifie nos capacités et façonne notre histoire. Nul ne peut échapper à son œuvre silencieuse.
Le paradoxe du vieillissement
La psychanalyse met en lumière une distinction essentielle entre l’âge biologique et l’âge ressenti. Il existe un temps objectif, celui des années qui passent, et un temps subjectif, celui de la vie psychique.
Freud souligne que l’inconscient ignore le temps, la vieillesse et la mort. C’est pourquoi de nombreuses personnes âgées témoignent d’une expérience paradoxale : elles continuent à se sentir intérieurement semblables à elles-mêmes alors que leur corps porte les marques de l’âge.
Le miroir renvoie alors l’image d’un visage transformé tandis que le sentiment intime d’identité demeure. « Suis-je donc devenue une autre alors que je demeure moi-
même ? », s’interroge Simone de Beauvoir. Cette question résume à elle seule le paradoxe auquel chacun est un jour confronté. Cette rencontre entre un psychisme qui ne vieillit pas et un corps qui change constitue l’une des expériences les plus complexe de l’avancée en âge.
L’épreuve du vieillissement
Vieillir confronte chacun à des pertes : diminution des capacités physiques, disparition d’êtres chers, renoncement à certaines activités ou à certains rôles sociaux. Ces transformations peuvent fragiliser l’image de soi et rappeler une réalité que l’être humain cherche souvent à oublier : sa vulnérabilité.
Dans une perspective psychanalytique, cette confrontation aux limites peut réactiver des angoisses anciennes. Le vieillissement rappelle progressivement que nous ne sommes ni tout-puissants ni immortels. Il nous confronte à notre angoisse de castration et à notre finitude.
Toutefois, n’envisager la vieillesse qu’à travers le prisme des pertes revient à méconnaître toute sa complexité. Cette période peut également devenir un temps d’élaboration intérieure, de transmission et parfois de réconciliation avec sa propre histoire. Elle peut aussi ouvrir la possibilité d’un rapport renouvelé à soi-même et aux autres. Les photographies de Nikos Aliagas rendent visible cette ambivalence. Elles montrent à la fois la fragilité des corps et une présence qui échappe aux représentations caricaturales du déclin.
Travail, amour et désir
L’avancée en âge ne fait pas disparaître ce qui relie l’être humain au monde. Le besoin de créer, de transmettre, d’aimer ou d’être reconnu demeure présent tout au long de la vie. Même lorsque la retraite met fin à une activité professionnelle, le désir de participer à la vie collective ne s’éteint pas. De même, les besoins affectifs, le désir d’aimer et d’être aimé persistent malgré les années.
Pourtant, les représentations sociales tendent souvent à réduire les personnes âgées à leurs fragilités ou à leurs besoins de soins. On oublie qu’elles demeurent des sujets désirants, capables de créativité, d’attachement et de plaisir.
Qu’est-ce que vieillir ?
Notre société entretient un rapport paradoxal au vieillissement : nous souhaitons vivre toujours plus longtemps tout en redoutant les marques du temps. Les photographies de Nikos Aliagas nous invitent pourtant à regarder autrement cette étape de l’existence. Elles rappellent que vieillir ne signifie pas disparaître, mais continuer à habiter le monde avec son histoire, son désir et sa singularité. En donnant un visage à cette réalité universelle, l’exposition nous conduit du déni vers la reconnaissance et de la peur vers une meilleure compréhension de notre condition humaine. Comme l’écrivait Rabbi Nahman de Breslav : « Il est interdit d’être vieux. » Cette formule, certes provocatrice, ne condamne pas la vieillesse ; elle invite plutôt à ne pas céder au renoncement, à demeurer vivant dans son désir, sa curiosité et son lien aux autres, quel que soit son âge.

