Mourir, Le Temps Que Ça Aille Mieux. Dire et penser la dépression » de Julien De Sanctis
« Il y a toujours une vie. »
Paul Éluard
« La fatigue d’être soi »
Mourir, le temps que ça aille mieux, est le témoignage de la dépression que Julien de Sanctis, a traversé lors de sa thèse de philosophie. Dans une écriture littéraire à la fois rigoureuse et accessible, l’auteur, convoque philosophes, sociologues et psychologues pour questionner cette « fatigue d’être soi »2 qui accompagne l’existence humaine. Cet essai confronte le lecteur à une question vertigineuse, souvent évitée tant elle dérange : que signifie vivre lorsqu’on est en dépression ? Pour rappel, la dépression toucherait une personne sur cinq en France : véritable symptôme de notre monde contemporain, qui « anéantit tout désir et toute volonté d’agir ». L’auteur l’a vécu comme un « régime psychique totalitaire » où « vous vivez de souffrance et souffrez de vivre ».
Dans cet essai, Julien De Sanctis, parle de dépression à partir de son expérience personnelle. Il en décrit sa logique interne : une temporalité figée, une douleur morale diffuse, une angoisse massive, un intense sentiment de désespoir, ainsi qu’une paralysie de l’action (aboulie) associé à l’incapacité de se projeter dans l’avenir. Dans ce contexte, il ne parle plus de survivre, mais de « sous-vivre ». Aussi, les antidépresseurs peuvent alors intervenir comme un soulagement à la souffrance morale, permettant d’en atténuer l’intensité, sans pour autant restaurer le désir ni redonner sens à l’existence. Comme le dit Alain Ehrenberg : « Le prozac n’est pas la pilule du bonheur, mais celle de l’initiative. »
La dépression se révèle ainsi comme une épreuve profondément douloureuse, souvent traversée dans une solitude sans consolation, marquée par la honte et la culpabilité. Ces affects n’en sont que plus violents dans une société qui valorise la performance, l’efficacité et le rendement. Or, la dépression est inhérente à notre quête de reconnaissance, sans cesse relancée par le mode de vie de notre hyper modernité, où le sujet se doit de faire « toujours plus » afin d’obtenir cette reconnaissance escomptée. Ainsi, lorsque le sujet se perçoit comme « pas grand chose », il suffit qu’une seule déconvenue survienne dans la réalité pour venir confirmer et légitimer cette dévalorisation de soi.
Selon l’auteur, cette course à la vitesse, à la reconnaissance et à la performance précipite le sujet dans un idéal de perfection et de dépassement de soi dont le corollaire est une « combustion de soi » et une pathologie de l’insuffisance. Cette démesure a un prix — un prix que l’auteur dit avoir payé très cher, terrorisé par la « hantise de ne pas valoir assez », expérience qu’il identifie comme déterminante dans l’émergence de sa dépression.
La mort dans l’âme
Le titre du livre mérite qu’on s’y arrête. Mourir, le temps que ça aille mieux fonctionne comme une phrase paradoxale, en clair-obscur, à l’image de la vie qui ne veut pas mourir. Néanmoins, il évoque ces moments où la vie devient trop lourde et douloureuse, des pensées suicidaires jaillissent face à ce qu’il considère comme une impasse. Dans la clinique, cette idée est loin d’être rare. Beaucoup de patients ne souhaitent pas réellement mourir mais faire taire la souffrance, « Je ne désirais pas la mort, mais la fin de cette vie-là qui dans son incessante instantéité, n’était que torture » écrit l’auteur. Il ajoute que « Vouloir ne plus vivre » ce n’est pas chercher la mort mais bien un soulagement à cet « auto-accablement » qu’il subit quotidiennement. Pour autant, il n’y a pas de condamnation à perpétuité au mal-être et à la souffrance, même lorsque toute issue semble, pour un temps bouché.
Cet essai ne propose ni recette ni conseil — « la souffrance n’est pas soluble dans le conseil » — mais une éthique de la reprise, formulée dans cette exigence : « Il s’agit
d’œuvrer à la restauration d’un système immunitaire moral grâce à l’autonomisation de notre estime de nous-mêmes ». En ce sens, Mourir, le temps que ça aille mieux, s’inscrit comme un plaidoyer pour un retour au désir et à une vie vivable, en rappelant qu’il n’existe pas une dépression, mais des dépressions, irréductibles à un modèle unique, et toujours rapportées à la singularité de chaque sujet.
1 Julien de Sanctis, Mourir le temps que ça aille mieux. Dire et penser la dépression, Ed Philosophie magazine, Paris, 2025.
2 Alain Ehrenberg, La fatigue d’être soi. Dépression et société, Odile Jacob, Coll. « Poches », 1998.

