Angoisse d’abandon : quand l’absence de l’Autre réactive une peur plus ancienne
« Se cacher est un plaisir, mais ne pas être trouvé est une catastrophe. »
Donald W. Winnicott,
Jeu et réalité
« …Tout l’après-midi, au jardin, je suis hantée par les peurs, toujours les mêmes : “Il a quelqu’un d’autre.” Et alors, c’est le trou, ce stade de l’enfance jamais dépassé. Je lis dans un article de psychanalyse que la terreur sans nom – que j’aime ces mots – du nourrisson est vaincue peu à peu, terreur de la séparation d’avec la mère. Une étape capitale est franchie lorsque l’enfant devient capable de garder en lui l’image de sa mère en son absence. Autrement dit, lorsqu’il arrive à comprendre que la présence physique n’est indispensable ni à l’un ni à l’autre pour continuer à penser à l’un et à l’autre. » [1]
En quelques mots, Annie Ernaux illustre avec justesse ce que peut être l’angoisse d’abandon. La narratrice semble suspendue à l’attente d’un signe de l’être aimé, comme si ce silence était nécessairement synonyme de perte. Une pensée s’impose alors : « Il a quelqu’un d’autre. Et alors, c’est le trou. »
Ce « trou » dit la brutalité de ce qui peut se produire lorsque la non-réponse de l’autre ne peut plus être pensée comme une simple absence, mais devient comme la menace d’une rupture du lien lui-même. Aussi, ce « trou » ne désigne-t-il pas seulement le vide que laisserait la perte possible de l’être aimé. Il peut également renvoyer à une expérience plus ancienne : celle qui surgit lorsque l’Autre se dérobe, lorsque sa présence se fait attendre et que le silence devient source de détresse.
Tant que l’Autre est là, le lien semble aller de soi ; sa présence suffit à me confirmer que je compte pour lui et que le lien existe toujours. Mais lorsqu’il vit, désire et jouit
ailleurs, en dehors de moi, c’est comme si l’Autre me laissait tomber, et c’est là que quelque chose vacille. Dès lors, le sujet se questionne sur la place qu’il occupe dans le désir de l’Autre : Est-ce qu’il pense encore à moi ? Est-ce que je compte toujours pour lui ? Est-ce qu’il va revenir ?
Le « trou » et le « troumatisme »
Lacan a forgé le néologisme de « troumatisme », en jouant sur les mots trou et traumatisme. Selon lui, le traumatisme n’est pas seulement un événement qui serait venu de l’extérieur ; il y a aussi un trou, un point de réel que le sujet éprouve et qu’il ne peut assumer, et qui lui paraît hors sens, angoissant, voire terrifiant.
Chacun invente, selon ses ressources, des solutions ou tricote des fictions. De plus, ce trou peut fonctionner comme un impensé : quelque chose qui ne peut être représenté ni symbolisé d’emblée et qui peut ainsi faire retour sous forme d’angoisse.
Dans cette perspective, le « trou » dont parle Annie Ernaux peut être entendu comme ce moment où le manque de l’Autre devient soudain un manque insoutenable. C’est comme si cette expérience faisait d’Annie Ernaux une femme « troumatisée », qui éprouve le manque de l’Autre au plus profond d’elle-même.
Par ailleurs, ce trou peut paradoxalement être envahi par un trop : trop de pensées obsédantes, trop d’attente, trop d’angoisse, trop de fantasmes. On le sait, l’Autre ne devient jamais aussi envahissant que lorsqu’il est absent. C’est pourquoi le sujet tente de combler le manque par des messages, des présences multipliées, des demandes de réassurance ou encore la recherche incessante de signes d’amour.
La « terreur sans nom »
Pour Wilfred Bion (1897–1979), psychanalyste anglais, le nourrisson fait très tôt l’expérience d’une détresse primitive qu’il ne peut encore ni penser ni représenter. Il la nomme « terreur sans nom » [2]
L’absence, la frustration ou les éprouvés corporels peuvent alors être vécus comme une expérience brute, sans représentation permettant de les contenir.
Progressivement, grâce à la présence de l’Autre et à sa capacité à accueillir et à transformer cette détresse primitive, l’enfant apprend à la rendre supportable. Il peut alors faire face à l’absence sans que celle-ci soit vécue comme une disparition. Il conserve intérieurement l’image de l’objet absent et peut continuer à y penser.
Lorsque cette capacité demeure fragile, une absence actuelle peut réactiver quelque chose de cette détresse primitive. Le sujet adulte peut savoir que son partenaire est simplement occupé tout en éprouvant, simultanément, une peur qu’il lui semble impossible de raisonner. C’est précisément dans cet écart entre ce que l’on sait et ce que l’on éprouve que se manifeste le conflit psychique.
Freud avait déjà souligné la vulnérabilité particulière que comporte l’amour : « Jamais nous ne sommes davantage privés de protection contre la souffrance que lorsque nous aimons, jamais nous ne sommes davantage dans le malheur et la détresse que lorsque nous avons perdu l’objet aimé ou son amour. » [3].
L’amour n’est-il pas un art de la dépendance ? Aimer suppose, en effet, de consentir à dépendre, au moins en partie, d’un autre qui ne peut jamais être entièrement à soi.
Quand l’absence devient une menace
Une patiente dit en séance : « Je sais bien que c’est irrationnel, mais je n’arrive pas à me raisonner. »
Elle sait que son compagnon travaille, qu’il est occupé ou qu’il n’a simplement pas son téléphone avec lui. Pourtant, l’angoisse est là. Elle vérifie ses messages, cherche des indices, imagine le pire et ressent le besoin d’être rassurée immédiatement.
La réalité présente ne justifie pas la panique, mais l’absence prend une valeur de menace. Ce qui se joue alors ne relève pas uniquement de la relation actuelle : une expérience plus ancienne semble se réveiller.
Pour comprendre ce qui se révèle au juste dans ces moments, il faut revenir à ce qui se joue pour l’enfant dans les toutes premières expériences de séparation et d’absence. Le jeune enfant doit progressivement découvrir que l’absence de sa mère
ne signifie pas sa disparition. Il apprend à conserver en lui une représentation de celle-ci lorsqu’elle n’est plus présente. Cette capacité lui permet de supporter l’attente et la séparation sans que le lien soit vécu comme rompu.
Lorsque cette sécurité intérieure demeure fragile, l’absence peut, au contraire, être ressentie comme une perte imminente.
Dès lors, l’Autre n’est plus seulement celui qu’il aime : sa présence devient aussi ce qui lui permet de se sentir rassuré, reconnu, parfois même assuré de sa propre valeur. « S’il ne me répond pas, c’est que je ne compte plus. »
L’angoisse d’abandon peut ainsi toucher quelque chose de plus profond que la peur de perdre l’Autre : la crainte de se perdre soi-même dans son absence.
Nous laisserons le mot de la fin au psychanalyste Jean Allouch, qui écrit dans L’amour Lacan : « Aimer, c’est laisser l’autre être seul. Effectivement seul et cependant aimé. » [4] Ainsi donc, ne s’agit-il pas d’accepter que, dans le couple, la fusion est impossible ? Aimer suppose alors de pouvoir laisser subsister un espace entre soi et l’Autre, sans chercher à faire Un, sans chercher à abolir cette distance qui sépare et qui, pourtant, rend possible la rencontre.
Ne sommes-nous pas, dès lors, condamnés à composer avec l’Autre en permanence, avec son absence comme avec sa présence, avec ce qui nous échappe de lui et que nous ne pourrons jamais totalement maîtriser ?
Peut-être est-ce précisément là que se situe l’enjeu de l’amour : apprendre à vivre avec cet écart, plutôt que de chercher sans cesse à le combler.
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[1] Annie Ernaux, Se perdre, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2002. p. 287.
[2] S. Freud, Malaise dans la civilisation, Paris, Presses Universitaires de France, 1994, dans Œuvres complètes de Freud / Psychanalyse, t. XVIII, p. 243-333.
[3] W. R. Bion, Réflexion faite, trad. de l’anglais par François Robert, Paris, Presses Universitaires de France, 1983, p.191.
[4] J. Allouch, L’amour Lacan, Paris, EPEL, 2009, p. 495.

