La scène de ménage« De la haine naît la tristesse et, quand elle est forte, la colère. Celle-ci ne tend pas seulement, comme la haine, à fuir la chose détestée, mais aussi à la détruire si c’est possible. De cette forte haine naît également l’envie »

Spinoza

Extension du domaine de la haine

La haine a le cuir dur

Comment parler de la haine aujourd’hui ? Pas un jour, sans que les manifestations de la haine ne nourrissent l’actualité, de façon chronique, avec des pointes plus ou moins aigües. La haine ne connaît ni crise, ni répit, ni pause. Elle est, aux dires de Lacan, « comme l’amour, une carrière sans limite ».

Aujourd’hui, on n’a plus de haine, mais « on a la haine », comme on peut avoir faim ou soif. « L’inquiétante étrangeté » du monde contemporain, ce n’est pas seulement la haine, mais sa jouissance qui en fait un « mal absolu ». La levée du refoulement de la haine exalte une jouissance destructrice, qui fait le lit aux passages à l’acte, aussi bien individuels que collectifs.

La psychanalyse ne peut que s’interroger face à cette inflation qui cancérise le sujet tant dans son rapport à lui-même que dans son lien à l’autre. La haine, « passion triste » selon Spinoza, « passion de l’être » selon Lacan, est aussi un des noms de la pulsion de mort où la négativité fait le jeu des rapports humains.

Comment lutter contre cette explosion de destructivité qui nous habite ? Par un mécanisme de projection bien connu, toutes les sensations ressenties par un sujet comme déplaisantes ou douloureuses, sont attribuées à l’autre. Dans la vie quotidienne, l’exemple le plus simple de la projection est le “ toi aussi ». Ce n’est pas moi (qui le hais), c’est l’autre qui me hait. Cette expression ordinaire de la haine, nous la constatons quotidiennement dans les ravages de ce que Freud appelle : « le narcissisme des petites différences », où chacun cherche « une différence absolue » qui alimente la haine envers « celui qui ne jouit pas comme l’ensemble des semblables et qui fait dès lors tâche dans le décor[1] ».

On assiste aujourd’hui, à une flambée de la parole haineuse, amplement relayée et exploitée par les médias et les réseaux sociaux. L’ère du numérique, souvent comparée à « la société du spectacle », est le lieu où s’exhibe cette préférence de soi qui se dispute la vedette avec les petites phrases acerbes, distillées comme « de minuscules doses d’arsenic[2] » ; jouissance de la parole injurieuse, pour humilier, nier l’autre, le détruire. C’est dans le jugement envers les autres qu’on retrouve l’exécration haineuse. Comment ne pas s’interroger devant ce refus des différences, comme si “ la haine rêvait d’un monde sans différence[3]”.

Ces manifestations publiques de la haine consistent souvent à projeter sa part sombre sur l’autre, dans une tentative de défense pour nous séparer de ce qui nous encombre. Dans un texte de 1918, “ Le tabou de la virginité “, Freud écrivait que « ce sont les petites différences qui fondent les sentiments d’étrangeté et d’hostilité entre les individus [4] ». Ces différences les dressent les unes contre les autres. L’histoire nous a appris que nous supportons difficilement l’autre, dans la mesure où il a ce qu’on voudrait avoir ou bien il est ce qu’on voudrait être.

De toutes les passions humaines, la haine est sans doute la plus difficile à reconnaître ou à avouer. La psychopathologie du quotidien et du collectif nous apprend que tout peut être pris comme objet de haine, y compris soi-même.

 

 La haine primordiale 

Dans son article « Pulsions et destins des pulsions », Freud avance que la haine est plus ancienne que l’amour : « La haine en tant que relation d’objet est plus ancienne que l’amour, elle provient du refus originaire que le moi narcissique oppose au monde extérieur prodiguant ses excitations.[5]»

Pourquoi tant de haine ? Dans un premier temps, l’enfant pratique une séparation radicale entre, d’une part, ce qui lui procure du plaisir et qu’il peut incorporer à son moi et, d’autre part, ce qu’il perçoit comme mauvais et qu’il rejette à l’extérieur. Dans un deuxième temps, l’enjeu psychique pour l’enfant, qui rentre dans la socialisation, sera de dépasser cette haine originaire ; ce qui signifie que malgré l’amour qu’il porte à l’objet, il peut aussi le haïr. Ces deux pulsions, amour et haine, seraient totalement ou partiellement refoulées dans l’inconscient, au profit des motions tendres, dans la mesure où l’enfant craint de détruire l’objet et de ne plus en être aimé.

Ce couple amour / haine s’articule à la polarité plaisir / déplaisir. Dans ce couple, l’un ne va pas sans l’autre, qui se trouvent mêlés, dans des proportions variables.

Du reste, on sait d’expérience que l’amour peut virer en haine et que la haine peut déboucher sur l’amour.

Ce paradigme de l’ambivalence des sentiments se retrouve dans la vie quotidienne du couple. Mais comment la haine se met-elle insidieusement à prendre la place de l’amour ?

Du couple amoureux au couple haineux

 Une relation amoureuse est parcourue de maintes turbulences et l’illusion des débuts peut vite « tourner au vinaigre ». Le retournement de l’amour en haine n’a pas échappé à Freud et il semble bien que le mariage y soit particulièrement exposé. C’est dans ce contexte que Freud note que « quand la relation d’amour à un objet déterminé est rompue, il n’est pas rare que la haine la remplace ; nous avons alors l’impression de voir l’amour se transformer en haine[6] ». Néanmoins, ce retournement pulsionnel de l’amour en haine, ne met pas toujours fin à la relation ; la haine peut aussi être un lien plus puissant, plus intense, plus durable que l’amour et « de surcroît l’objet de haine (contrairement à l’objet amoureux) ne déçoit jamais[7]. » D’ailleurs, la haine cimente, à l’occasion, bien des couples.

« Ni l’un ni l’autre n’avait le droit de désarmer. C’était devenu leur vie. Il leur était aussi naturel aussi nécessaire de s’envoyer des billets venimeux, qu’à d’autres d’échanger des politesses ou des baisers. Il était sûr de la haïr, même s’il lui arrivait de la plaindre.[8] »

La destructivité conjugale est décrite avec acuité dans le roman, Le chat, de Georges Simenon, où un couple de retraités est tenu par une haine mutuelle et ne cesse de dérouler toute une panoplie fielleuse qui va de la simple agressivité en passant par une cruauté sophistiquée, dans le seul but de détruire l’autre, dans une lutte à mort pour savoir qui aura le dernier mot. Simenon nous invite à un véritable « pousse à la haine » conjugale, où la jouissance à faire mal à l’autre, l’écraser, le blesser vient en lieu et place de l’amour. Nous savons depuis Freud, que « toute relation quelque peu durable entre deux personnes…contient un dépôt de sentiments inamicaux[9] » Car là où il y a interaction libidinale, il se forme de la haine. Mais, Freud rajoute que « nous allons au-delà de cette description si nous concevons que, dans ce cas, la haine, motivée dans la réalité, est renforcée par la régression de l’amour au stade préliminaire sadique, de sorte que la haine acquiert un caractère érotique et que la continuité d’une relation d’amour est garantie[10] »

Pour illustrer ce revirement de l’amour en haine, Lacan a forgé le néologisme d’« hainamoration », qui désigne cette ambivalence qui existe chez tous les sujets. La scène de ménage, n’illustre -t -elle pas cette « hainamoration[11] » où l’un et l’autre se déchaînent dans un ballet pulsionnel fait de cris, de reproches, d’injures et de larmes pour finir par une réconciliation à l’horizontale ? Car la haine n’exclut pas le désir, comme par exemple dans la haine jalouse, qu’une femme peut avoir envers l’autre femme, la rivale qui pourrait lui ravir sa place de « préférée ».

La haine, ancrée dans le psychisme humain, accompagne chaque sujet comme une figure de l’ombre. Elle nous rappelle que gît en nous, la capacité à faire « le mal ».

A force de projeter sa haine sur l’autre, nous oublions « la part obscure de nous-même » faite d’intolérance et de violence que chacun porte en lui-même.

Nous laisserons le mot de la fin à William Shakespeare qui en une phrase, résume notre humaine condition : « Seigneur, nous savons ce que nous sommes, mais nous ne savons pas ce que nous pouvons être. »

[1]Anaëlle Lebovits-Quenehen, Actualité de la haine, une perspective psychanalytique, Ed Navarin, Paris, 2020, p.39.

[2] V.Klemperer, LTI, la langue du IIIème Reich. Carnets d’un philosophe, Paris, Albin Michel, 1996.

[3] Anaëlle Lebovits-Quenehen, Actualité de la haine, une perspective psychanalytique, Ed Navarin, Paris, 2020, p.39.

[4] S.Freud,“ Le tabou de la virginité “ in La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p.72.

[5] S. Freud, « Pulsions et destin des pulsions » in Métapsychologie, Paris, Gallimard, folio essais, 1986, p.42-43.

[6] S. Freud, « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle (L’homme aux rats) » in Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1973, p. 254-255.

[7] Julia Kristeva, De l’abjection à la paranoïa in La haine, haine de soi, haine de l’autre, haine dans la culture, Puf, Paris, 2005, p.139.

[8] Georges Simenon, Le chat, Le livre de poche, Paris, 2007, p. 180.

[9] S. Freud, Psychologie collective et analyse du moi in Essais de psychanalyse. Éditions Payot, Paris, 1968.

10Ibid

[11] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 83.