“ L’idée que l’on mourra est plus cruelle que mourir, mais moins que l’idée qu’un autre est mort “ Marcel Proust

 

Le travail de deuil

 

“ Jamais plus, jamais plus[1]!

“ Impossible de compter toutes les fois, au cours d’une journée ordinaire, où il se passait soudain quelque chose qu’il fallait que je lui raconte. Ce réflexe n’a pas disparu avec sa mort. Ce qui a disparu, c’est la possibilité d’une réponse[2] “. Le deuil n’est pas une séparation comme les autres. C’est la rupture d’un dialogue “ où il n’y a personne pour entendre cette nouvelle; ce projet inabouti, cette pensée inachevée ne mènent nulle part. Personne pour être d’accord, pas d’accord, répliquer [3]“. L’autre ne répond plus. Ce “ jamais plus” de la violence de la mort semble tout à coup, rendre vaine et insipide la vie et ses actes. Le deuil n’est pas un état morbide, il n’est pas une maladie mais une douleur. D’ailleurs, le mot deuil vient du latin dolus, dolere, “ avoir du chagrin”, éprouver de la “douleur”, et désigne l’affliction causée par la perte d’une personne aimée.

Les rites funéraires ( veillée, toilette du mort, chants, repas, prières …) servent, comme dit Lacan, pour satisfaire à ce qu’on appelle “ la mémoire du mort “ . Ces rites visent à honorer le disparu mais ils tentent également de maîtriser l’angoisse de mort, la contrôler et tamponner le désordre induit par l’intrusion de la mort.

Nous retrouvons cette prescription mémorielle dans le rituel juif de la Qeri’ah où il s’agit après la mort d’un proche, de déchirer un vêtement. A quoi correspond cette déchirure? Ce rituel n’a pas pour finalité un quelconque travail de deuil, il s’agit de marquer de manière formelle la gravité de l’événement, la rupture radicale que le décès d’un proche implique. Symboliquement, la déchirure d’un vêtement exprime la déchirure du tissu familial ainsi que le tissu du corps du défunt.

Déchirement, arrachement, amputation, rupture, désastre, “ cataclysme intérieur ” sont des termes qui correspondent bien à la violence des effets du deuil.

Ainsi s’explique l’inflation de livres, revues et autres “guides du deuil”, censés accompagner l’endeuillé dans les différentes étapes qu’il traverse dans ce long et douloureux processus. Mais peut-on guider le deuil, le “coacher”, le préparer ou même l’anticiper ? Et puis, lorsque nous sommes en deuil que nous importe la théorie?  L’expression courante “ faire son deuil ” implique, à première vue, une volonté, un acte délibéré, comme une tâche à accomplir.

Fait-on son deuil, comme on fait son lit ou comme un touriste qui programme cette année de “ faire le Maroc ” ? Ne s’agit-il pas au fond que le deuil ne traîne pas en longueur ? Le discours social le dit : il faut “rebondir “, retrouver sa vitalité, se remettre à voyager, en un mot, il est temps de passer à autre chose et de “ tuer le mort “ ou de le laisser mourir.

Le deuil est d’abord un rapport au temps et il ne suffit pas d’être un cadavre, enterré ou brûlé, pour ne plus exister dans la réalité psychique de l’endeuillé. L’objet est mort et cependant plus vivant que jamais.

Aujourd’hui, l’expression “ travail de deuil ” est passée dans le langage courant et sa psychologisation en fait un processus conscient et contrôlable. Il est employé aussi bien pour évoquer la perte d’un idéal, qu’un projet avorté ou bien un espoir déçu. La psychanalyse en donne une autre acception.

Mais en quoi consiste le travail que le deuil effectue”[4] ?

Selon la théorie freudienne, l’inconscient ignore la mort et chacun se comporte comme s’il était immortel. Pourtant, quand un sujet est confronté à la perte d’une personne aimée, il y réagit par une dépression et une douleur. Il retire son intérêt pour le monde extérieur, sauf pour tout ce qui peut rappeler le défunt. Cette inhibition s’accompagne d’une perte de la capacité d’aimer, puisque chez l’endeuillé aimer équivaut à “ remplacer celui dont on porte le deuil [5]“ : le sujet s’adonne exclusivement à son deuil.

Dans les premiers temps, on peut constater un abattement, un état de sidération, d’affliction voire de consternation. Passé l’état de choc de la perte et la violence de l’événement, l’endeuillé “ peut se détourner de la réalité et s’accrocher à l’objet par une psychose hallucinatoire de désir[6] ”. C’est le retour du “ fantôme ” , quand il croit reconnaître la silhouette du mort dans la rue ou au réveil d’un rêve.

Le deuil, rappelle Freud dans son article canonique, Deuil et mélancolie, est un phénomène normal : “ Nous comptons bien qu’il sera surmonté après un certain temps et nous considérons qu’il serait inopportun et même nuisible de le perturber[7] ”.

Pour la psychanalyse, le travail de deuil, désigne un processus inconscient dont le sujet subit les effets, sans en avoir la maîtrise. “ Ce travail se fait en nous, malgré nous” [8] , écrit Ginette Raimbault. C’est le travail nécessaire pour accepter “ l’épreuve de réalité[9] “, que l’objet aimé n’existe plus. Mais avant l’acceptation de la réalité de la perte, il y a refus et révolte : “ Non c’est pas vrai !, non, ce n’est pas possible ! ” . Le travail de deuil ne commence vraiment que lorsque le temps du refus a pu être dépassé.

L’essence même du travail de deuil demande “ une grande dépense de temps et d’énergie, d’investissement, et entre-temps l’existence de l’objet perdu est conservée dans le psychisme.

Chacun des souvenirs et des espoirs qui liaient la libido à l’objet est repris et surinvesti jusqu’à ce que la libido se détache de lui” [10]. Comme si la mort biologique devait être suivie d’un deuxième acte de décès.

On peut se demander comment cet investissement du lien à l’objet perdu, peut conduire au détachement et pourquoi cette évocation du disparu n’enferme pas l’endeuillé dans le retour de sa souffrance.

L’hypothèse formulée par Freud, c’est le verdict de la réalité, qui exige que le patient investisse un autre objet parce que cette réalité est “ pauvre et vide” [11].

Cependant, même si l’objet n’existe plus, il ne l’abandonne pas pour autant.

Roland Barthes, dans Journal de deuil[12], parle très bien de cette difficulté à “ lâcher “ sa défunte mère : “Pourquoi est-ce que je ne supporte plus de voyager?…..Voyager c’est me séparer d’elle “.

Il y a effectivement parfois des morts qui ont la vie dure.

Freud s’interroge si le moi de l’endeuillé “ veut partager ce destin[13] “ ou bien

“ rester en vie et rompre sa liaison avec l’objet anéanti[14] ”. C’est toute la question d’une possible substitution d’une personne aimée. Est-ce qu’une personne aimée se remplace ? Freud nuance cette affirmation en disant que : “ Tout ce qui prendra cette place, même en l’occupant entièrement, restera toujours quelque chose d’autre[15] ”.

Dora Maar, la muse de Picasso, ravagée et inconsolable après la rupture amoureuse avec le peintre, se tournera vers la religion. Que peut-il y avoir après Picasso ? Dora Maar le dit :

« Après Picasso, il n’y a que Dieu.[16]».

Le “ jamais plus ” se retrouve dans la rupture amoureuse, bien que l’objet ne soit pas vraiment mort, il est néanmoins perdu en tant qu’objet d’amour. A moins de ne vouloir le sauvegarder par la recherche de l’absolu.

[1] Roland Barthes, Journal de deuil, Seuil, Paris, 2009.

[2] Joan Didion, l’année de la pensée magique, Le livre de poche, Paris, 2007, p. 238-239.

[3] Ibid p.239.

[4] S. Freud, Deuil et mélancolie, Payot, Paris, 2011, p. 46-47.

[5] Ibid, p. 46.

[6] Ibid, p. 47.

[7] S.Freud, Deuil et mélancolie, Payot, Paris, 2011, p.45.

[8] Ginette Raimbault, “ Parlons du deuil “, Payot, Paris, 2004, p.18.

[9] S.Freud, Deuil et mélancolie, Payot, Paris, 2011, p.69.

[10] Ibid, p. 47.

[11]Ibid, p. 49.

[12] Roland Barthes, Journal de deuil, Seuil, Paris, 2009.

[13] Ibid, p. 69.

[14] Ibid, p. 69

[15] S.Freud, Correspondances 1873-1939, Paris, Gallimard, 1966, p.421-422.

[16] Combalía V., Dora Maar. La femme invisible, invenit, 2019. Trad. de l’espagnol, Dora Maar. Más allá de Picasso, Barcelona, Circe, 2013, p. 211.