Un psy, une question

Un psy, une question

Est-ce que l’enjeu d’une cure analytique n’est-il pas de convertir la demande en désir?

André Michels : Nous assistons à une extension vertigineuse du champ “psy”, qui, il y a un siècle encore, existait à peine, était dans ses premiers balbutiements avec Freud et quelques autres. Ce champ n’a pu prendre cette place que parce qu’il s’est engouffré dans un vide laissé par le retrait des grands systèmes métaphysiques, dont on associe souvent la fin au nom de Hegel ainsi qu’à la perte progressive de l’influence des systèmes religieux.

De quel vide s’agit-il? Ce vide touche tout particulièrement le registre du sens. Ce point est important dans notre travail car il y a indéniablement aujourd’hui une demande de sens qui accable nombre de nos concitoyens. Pour comprendre ce mécanisme, il est indispensable de penser, comme Lacan l’a suggéré, ce rapport intime, intrinsèque entre sens et jouissance. Penser ce rapport nous permet de comprendre un aspect de ce qui se passe actuellement à savoir le manque de sens, la perte de sens comblée quotidiennement, massivement par des biens de consommation – nourriture, boisson, jeux vidéo, gadgets de toutes sortes- dénotant un rapport à la jouissance qui envahit tous les domaines de notre vie et ce, dès le plus jeune âge. Il n’y a plus de délai de carence, le très jeune enfant est “pris” dans les biens de consommation, dans une jouissance qui lui est transmise selon les lois du marché, et ce, sur tous les plans de sa vie, de la plus intime à la plus ex-time – intimité qui est portée vers le dehors sur la place publique. Ceci constitue un problème majeur pour les jeunes mais aussi pour les moins jeunes, qui se manifeste sous la forme de toutes sortes d’addictions, quotas de jouissance qui remplissent les creux, les trous de tous ordres et donnent lieu à des demandes inédites qui s’adressent au “psy”.

Le “psy” est confronté à des demandes auxquelles il ne sait et ne saurait pas vraiment répondre, d’où la difficulté de sa position: savoir soutenir et supporter d’apporter une non-réponse à la demande de sens. Le reproche, du moins dans un premier temps, qui lui est fait, est de ne pas être consistant dans sa réponse, comme le sont d’autres acteurs sociaux, par exemple, un médecin dont on attend, à juste titre, que sa réponse soit consistante et ait du sens. Le “psy” peut être consistant d’une autre manière, il faut que son interprétation fasse sens. Il peut être consistant dans sa non-réponse à la demande qui n’est pourtant pas une fin de non-recevoir, mais une façon de recevoir une demande qui est demande de ne pas être comblée, exaucée ou rassurée, d’autant plus, si le sujet n’a pas connu d’autres réponses à sa demande que celle d’être comblée, gavée, pas uniquement de nourriture, mais de mots et surtout de sens.