Le palais idéal du facteur cheval

Un facteur bâtisseur

La sortie au cinéma de L’incroyable histoire du facteur Cheval réalisé par Nils Tavernier avec Jacques Gamblin dans le rôle du facteur Cheval et Laetitiae Casta dans celui de sa seconde femme, Philomène. Ce film (très réussi) est l’occasion de revenir sur l’aventure et le destin de cet homme, postier de son métier, fils de paysan, qui a passé la moitié de sa vie à ramasser, au cours des trente kilomètres de sa tournée quotidienne, les tonnes de cailloux pour construire, sculpter, façonner une oeuvre monumentale de ses mains; qu’il désignera lui-même dans sa biographie comme le “Monument pittoresque et le plus original du Monde”. Ce monument de 26 mètres de long, entre 8 et 10 mètres de haut et 14 mètres de large, il le construira en 43 ans. Cette construction pharaonique est l’oeuvre d’un seul homme, un postier auto-proclamé architecte autodidacte, et qui sur l’initiative d’André Malraux sera classé, en 1969, au titre de monument historique. Ce “rocher”, construit à Hauterives que le facteur appelle “seul au monde”, sera par la suite dénommé le “Palais idéal du facteur Cheval” par le poète Emile Roux-Parassac. Il sera considéré comme un des chefs-d’oeuvre de l’art naïf et populaire.

Comment un homme, facteur de son état, étranger à l’art de construire, a pu échafauder une oeuvre aussi grandiose? Comment cela fut-il possible?

Palais idéal ou tombeau de pierre

Joseph-Ferdinand Cheval est né en 1836 à Charmes, dans la Drôme. Ses parents sont des paysans modestes. Il a onze ans quand sa mère meurt. Son père meurt quand il a 19 ans. Lors d’un premier mariage en 1858, il a deux fils, dont le premier meurt dans sa première année, il perd sa femme en 1873. Il se remarie en 1879, avec Philomène Richaud qui lui donnera une fille, Alice, qui meurt à l’âge de 14 ans. Il est donc très jeune confronté à une succession de deuils.

Un facteur, à cette époque c’est un “randonneur”. Cheval parcourt chaque jour quelques 32 kilomètres à pied. Lors d’une tournée, il trébuche sur une pierre “ à la forme si bizarre, à la fois si pittoresque que je regardais autour de moi. Je vis qu’elle n’était pas seule”. L’aventure “maniaque” débute donc par une rencontre inattendue avec l’objet pierre qui fait rupture, au milieu d’une vie ordinaire de postier. Cette pierre retient son attention comme une “ espèce de message personnel accompagné d’un sentiment d’être désigné énigmatique” (Assoun).

En trébuchant sur cette pierre, c’est son destin qui va basculer. Cette rencontre “par hasard” va servir de déclencheur à “sa folie douce”. Le facteur n’est pas un maniaque en crise, mais un mélancolique qui va dès lors construire pour tenter de ne pas s’effondrer.

L’entrée dans cette folie bâtisseuse mégalo-maniaque peut être lue comme une “tentative de guérison” (Freud), un antidote au processus mélancolique, “après que le travail inconscient du deuil ait échoué, enkystant le deuil pathologique” (Assoun), afin de recouvrir les deuils de sa vie. N’est-ce pas en quelque sorte une façon pour lui de mettre à l’abri ses morts, de les enterrer dans ce “palais-tombeau” qui n’est que la projection d’un mausolée de lui-même. Du reste, le thème de la mort est partout présent sur les façades du palais, évoqué sous la forme d’épitaphes, cercueils, urnes funéraires, catacombes…etc. Le palais regorge par ailleurs d’animaux : lion, éléphant, crocodile, ours, pélicans, chameau. Ces sculptures bestiaires, gardiennes du mausolée, donnent à ce palais des faux airs d’arche de Noé, mais l’animal cheval n’y sera pas représenté alors qu’il est associé à la force, l’ardeur et l’endurance au travail. La bête de somme c’est lui. Cheval il l’est, au sens propre comme au figuré puisque le facteur est attelé à sa brouette.

Se faire un Nom

Ce monument, creux à l’intérieur, n’est pas fait pour être habité, mais pour être montré “ au temps des vacances, les parents qui voudront donner à leur fils une leçon d’énergie et de persévérance feront bien de les conduire à Hauterives et de leur faire admirer en détail ce travail colossal d’un professeur de volonté…”. Durant quarante ans, il “n’eut plus de repos matin et soir”, la journée en plus de son travail, il ramasse/ amasse des pierres puis les assemble la nuit, dormant deux à trois heures pour ériger son palais. Il se transforme en véritable “cheval de labour”, porté par une nécessité intérieure à laquelle il ne peut déroger.  “Aux grands maux, les grands remèdes de …..cheval” pourrait être la devise de ce “forçat joyeux”. Le postier ne construit pas seulement une “oeuvre”, il se fait aussi un nom, puisqu’on retrouve écrit en grosses lettres majuscules C.H.E.V.A.L à plusieurs endroits, accompagné des dates du début et de la fin de la construction du palais. Cette inscription du “nom du père” (Lacan) sur la pierre, est une façon de laisser une trace, de faire oeuvre pour la postérité, de s’élever au-dessus de sa condition : “ fils de paysan, je veux vivre et mourir pour prouver que dans ma catégorie il y a aussi des hommes de génie et d’énergie”. N’est-ce pas une façon pour lui de faire triompher le “nom du père” ou plutôt d’en compenser le manque, en le surclassant,  en le gravant pour l’éternité. C’est comme s’il s’était engendré tout en enterrant ses morts et lui-même dans son oeuvre, comme une façon de rester vivant, tout en étant avec ses morts.

Il écrit dans une prose à coloration maniaque  : “ Je pensais tout en cheminant à Napoléon 1 er qui disait que le mot “impossible” ne devait pas exister. En effet, depuis lors je dis avec lui, le mot impossible n’existe plus. Le facteur l’a aussi vaincu…”.  A-t’-il réalisé l’impossible?

Confronté à un nombre considérables de deuils, de traumatismes, d’humiliations peut-être, il a eu un courage peu commun pour s’élever au-dessus de sa condition et écrire, réécrire son destin autrement qu’il ne l’avait reçu.