La détresse psychique

L’état de détresse selon Freud

De la détresse, Freud parle en terme d’Hilflosigkeit, qui évoque l’état d’être dépourvu d’aide, d’être sans secours.

Il met en relation la détresse psychique avec le mode d’entrée dans la vie de l’homme, son état de “ prématurité”. Il a souvent insisté sur l’état de dépendance du nourrisson qui ne dispose pas des moyens de supprimer lui-même la tension liée aux excitations endogènes, comme la faim. C’est cette impuissance du nouveau-né humain, incapable d’entreprendre une action coordonnée et efficace, que Freud désigne comme “état de détresse”, le désarroi absolu, le “désaide” ( selon les traducteurs actuels des oeuvres de Freud).

Dans le cas ordinaire où c’est la mère qui permet la satisfaction des besoins, celle-ci est investie comme omnipotente, capable de procurer “ l’action spécifique” susceptible de mettre fin à la tension interne du besoin (faim, douleurs, angoisses). La satisfaction est ainsi reliée à l’image de l’objet qui a procuré la satisfaction; lorsque l’état de tension apparaît de nouveau, l’image de l’objet est réinvestie; et sa réactivation peut produire une “hallucination”. C’est dans la recherche de la satisfaction réelle, constituée sur le modèle d’une hallucination primitive, que s’origine le désir.

L’infans ( enfant qui ne parle pas encore)  expérimente sa première rencontre avec le désir de l’Autre, de sa mère qui détient le pouvoir de répondre ou non à sa demande, d’être présente ou absente. “ L’homme désire car la satisfaction de ses besoins passe par l’appel adressé à un autre, cet appel se fait demande, demande d’amour” (Lacan) car très vite le bébé comprend que, derrière son cri d’affamé, la mère entend autre chose, une demande de “l’en plus” qui est demande d’amour. La mère par sa présence, au-delà des soins qu’elle dispense, lui signifie son amour.

Le bébé veut aimer, mais aussi être aimé.

Cet état de détresse influence ainsi de façon décisive la structuration du psychisme, voué à se constituer entièrement dans la relation avec autrui, dépendant du secours d’un Autre, qui ne répond pas toujours à son appel.

“Il y a quelqu’un ?”

Freud décrit ainsi l’enfant dans le noir rassuré par l’adulte lui parlant. “Il fait plus clair lorsque quelqu’un parle”.

L’Hilflosigkeit peut être considérée comme le précurseur de toutes formes d’angoisse de celle de solitude en particulier. “ Ce facteur biologique instaure donc les premières situations de danger et crée le besoin d’être aimé, qui ne quittera plus l’être humain”[1]. La détresse est plus ou moins enracinée en chacun de nous. Elle demeure active tout au long de l’existence et peut s’accompagner d’un sentiment de vulnérabilité et d’impuissance.

Devenus adultes, nous avons eu à intégrer qu’il n’y a pas toujours quelqu’un apportant cette “aide spécifique” que nous attendons.

L’Autre peut aussi prendre la figure du divin, “ La religiosité se ramène biologiquement à la persistante incapacité de s’aider (Hilflosigkeit) et au persistant besoin d’aide du petit enfant humain qui, lorsque plus tard il a reconnu son délaissement et sa faiblesse réels face aux grandes puissances de la vie, ressent sa situation comme il l’a sentie dans son enfance et cherche à en récuser le caractère sans espoir par le renouvellement régressif des puissances protectrices infantiles”[2]. Le sentiment religieux, selon Freud, permettrait à l’homme de projeter au dehors son besoin de protection et d’ “autorité”. L’ amour de Dieu est  disponible à toute heure du jour et de la nuit.

Si notre pente individuelle ou collective pour une bonne part, gît dans un appel incessant à un Autre, lié à une attente démesurée, l’expérience de non-réponse constitue sans doute une pente essentielle à ce qu’on appelle l’enseignement de la vie. Or, l’Autre est celui qui fondamentalement fait défaut, il ne peut répondre de tout et, en dernière instance, n’offre aucune garantie.

Les relations amoureuses remettent évidemment en jeu avec beaucoup d’acuité cette attente première.Toute séparation, absence ou abandon de l’être aimé est susceptible de ranimer cet affect de détresse : “ Jamais nous ne sommes davantage privés de protection contre la souffrance que lorsque nous aimons, jamais nous ne sommes davantage dans le malheur et l’Hilflosigkeit que lorsque nous avons perdu l’objet aimé ou son amour”[3].

Quand la séparation est vécue comme un abandon, elle laisse le sujet face à un abîme de solitude et de douleur. Une patiente disait ressentir un “arrachement”, une “agonie”, quand son mari lui a dit qu’il la quittait. Chaque défection de l’autre peut rouvrir, raviver la détresse originaire et confronter le sujet à son état de dépendance par rapport au désir de l’Autre, désir opaque devant lequel il se trouve sans recours.

Il est comme confronté à un Rien, un lieu vide qui ne répond pas ou “ insuffisamment”.  Recourir à un produit qui réconforte – médicament, alcool, drogue – peut être une autre réponse à la détresse. Ne dit-on pas d’un sujet alcoolique qu’il “biberonne”, verre après verre; ne recherche t-’il pas l’ivresse de la tétée? Tous ces “ briseurs de détresse” ne sont- ils pas érigés comme substituts d’un objet perdu dans une quête d’un Autre qui viendrait combler les failles et défaillances du sujet?

[1] S.Freud, Inhibition, symptôme et angoisse, Paris, PUF, 1993.

[2] S. Freud, Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, Gallimard, 1987, P.157.

[3] S. Freud, Le malaise dans la culture, PUF, “Quadrige” 1995, P.25.